20/03/2013

Lettre à Camille




                          Ma très chère Camille,

Voilà deux ans que je n'avais plus de vos nouvelles. J'ai croisé votre frère Paul par hasard, qui revenait de la maison où on vous a transféré dans le Vaucluse.

Lorsque j'ai appris votre internement il y a deux ans, j' étais folle d'inquiétude et de colère. Impossible de rentrer en contact avec votre famille, ni de savoir où vous étiez. De quel droit peut-on voler la vie de quelqu'un aussi violemment ? Faut-il que votre oeuvre ait à ce point éclaboussé le vernis bien-pensant pour qu'on vous enferme ? Je rage de n'avoir rien pû y faire, Camille.

Votre frère m'a dit vous avoir trouvé tout à fait sans retenue à son égard, toujours ressassant les mêmes délires de persécusions quant au pillage de vos oeuvres. J'ai trouvé ses propos très durs. Alors même qu'il semble illuminé lui-même par la béatitude divine, il vous reprocherait à vous votre passion ? Diantre, votre folie amoureuse était si ordinaire comparée à celle de la Passion ! la jalousie et le déni sont-ils uniquement frères et soeurs de la folie ? Son discours est noble et moralisateur, il croit savoir ce que vous endurez, martèle qu'il est votre devoir d'expier les fautes, comme le christ sur sa croix... il semble se plaire en vous voyant, y trouver le miroir de ses propres démons. Je crains même qu'il y trouve une certaine beauté d'âme. Il y a là quelques méprises je crois, quant à ce qu'on nomme l'aliénation.

Ma pauvre Camille, que vous devez vous sentir bien seule dans ce pavillon de folles !

Les prêtres que je croisent ici et là sont souvent habités d'un regard bien étranges, j'ai beaucoup de peine à croire que ce sont ces mêmes regards illuminés ou vidés de raison qui accompagnent vos journées. Les sœurs sont-elles au moins bienveillantes ou paraissent-elles comme des papillons noirs trainant leurs bonté dans chaque recoin sombre? Avez-vous seulement d'autres livres que la bible à vous mettre sous la dent ? Avez-vous de la matière à portée de main pour y exprimer vos sentiments ?

Paul semble affirmer que la pension qu'il verse au directeur de l'établissement est plus que convenable pour vos besoins, il m'a dit que vous l'en aviez finalement remercié. Je me laisse à penser que ce qui devrait vous revenir de cet héritage doit vous paraître bien piètre pour cette vie de recluse. Il m'a confirmé que l'on vous interdit également tout échange épistolaire. Quel genre d'autres supplices vous faut-il endurer, ma chère amie ?

La famille Claudel est persuadée plus que jamais de vous aider au mieux en vous mettant à l'abri du monde en guerre et à l'abri de vous- même, je ne comprends pas de quelle sorte de vie on veut vous protéger si ce n'est de la leur, en premier. Tout cela me parait d'une injustice effroyable et j'éspère que vos parents sauront entendre vos appels, eux qui sont restés dans un mutisme assourdissant.
Comment peut-on se raccrocher aux palpitations du sensible quand on vous à piller, puis écarter de toute vie digne ?

La reconnaissance publique a eut pour vous cette double face grimée de solitude et d'abandon encore plus vive. J'ai mal pour vous et ma désolation est que je n'y puis presque rien.


La beauté de ce monde n'est plus tout à fait la nôtre depuis que les canons grondent et que les bottes défigurent les pavés. A vous qui avez sû pétrir et sculpter la terre pour en extraire toute sa beauté et la douleur de sa chair, continuez de créer Camille, je vous en prie, malgré tout. Même si tout paraît vain. Chaque jour passant, je pense à vous, mais j'ai des petites mains et une famille à nourrir. Je continue sans cesse moi même de créer mais c'est le destin qui est plus grand; nous avons le devoir de sans cesse nous renouveler sinon nous sommes tout à fait perdus.

Le mistral doit souffler fort là où vous êtes, c'est un vent fou, j'éspère toutefois qu'on vous laisse y goûter de temps à autre au sommet de la garrigue, dans les senteurs provençales de ce début de printemps.

Je ne sais pas par quelle miracle cette lettre arrivera jusqu'à vous, mais de ne pas l'écrire aurait été un renoncement à la vie même.


Bien à vous,
Lorka
  




10 commentaires:

Astrid SHRIQUI GARAIN a dit…

Les ténèbres entourent et recouvrent toujours la lumière. La lumière elle appararaît.

"Entre les murs de Bedlam reposent certains chants.
Bedlam garde le secret entre ses dents, c'est pourquoi il chante si fort du dedans."

Je suis heureuse de vous savoir toutes deux en amitié.
Je t'embrasse.

anne des ocreries a dit…

MAGNIFIQUE !!!!
ça, c'est de la lettre. Bravo, Moussaillonne !

Zoë Lucider a dit…

Ah Oui, Camille! L'invraisemblable comportement du pieux Paul. Une des raisons pour lesquelles j'ai toujours trouvé sa prose imbuvable. Cette lettre est très belle.

helenablue a dit…

Elle est magnifique ta lettre à Camille, profonde et universelle pour toute celles qu'on enferme dans des asiles, des préjugés et des prisons dorées.

Oui, nous avons le devoir de nous renouveler sans cesse et le devoir aussi de saisir la chance que nous avons de nous exprimer librement et de vivre relativement comme bon nous semble...

C'est effrayant quand on pense à Camille, de tuer ainsi une sensibilité à petit feu...
J'ai peur d'aller voir ce film!
Dumont a un regard tellement particulier sur les choses, il sait trop rendre le glauque et l'absurde et l'inhumanité de la vie.
Je crains d'être clouée au pilori!

Merci pour elle, belle amie.

Stéphany a dit…

Waouh!! c'est en lisant ce genre de lettre que je me sens fière d'appartenir à la race humaine.
Merci pour ton humanité Laure ça fait du bien à mon coeur qui, en ce moment,se dessèche à cause de l’indifférence de mes semblables.
c'est grâce à des personnes comme toi que je reprend l'espoir en la vie et en l'humanité
merci Laure ma journée va être illuminée.
Amitiée
Stéphany

Laure K. a dit…

@Astrid
La lumière, derrière les ombres, a besoin de souffle, d'air et d'espace, oui...

Amitiés

Laure K. a dit…

@Anne
Merci Anne, tu vois, la voie...

Laure K. a dit…

@Zoé

J'ai découvert l'illuminé Paul CLaudel à travers ce film, Camille Claudel 1915 de Dumont.
"L'Annonce faite à Marie" m'avait pas mal ému il y a longtemps. La façon dont Dumont à filmer les regards étaient assez parlant pour me mener à cette perception.

Laure K. a dit…

@Hélénablue

Merci.
:-)

Le film peut paraître une opeu ennuyeux, voire austère. JE t'avoeu que le plan sur Paul Claudel m'a un peu endormi...
Juliette Binoche porte le tout, pour elle, son interprétation, je crois qu'il faut le voir.

Laure K. a dit…

@Stéphany

:-)
Merci à toi.
Nous oeuvrons chacun à notre rythme ici et là, de désespoir en espérances.
Il y a du chemin à parcourir vers soi-même et vers les autres. Cet espace là, le blog, m'y a beaucoup aidé, aujourd"hui c'est un peu comme une célébration. Pleine de joie. Alors oui, pour se sentir plus en vie ici ou là, ça vaut le coup !