08/03/2013

Anne la Merveille



Elle danse dans le soleil sur le chemin, un petit panier à son bras. Dedans, une pomme, du pain, du fromage, dansent à son rythme. Elle va à l'école, pour apprendre. Elle aime ça, apprendre, et plus tard elle aussi, elle sera maîtresse d'école. Alors, on lui dira « Madame », et on l'estimera, parce qu'elle sera instruite.

Elle rêve, sur le chemin de calcaire blanc éblouissant et sec du soleil déjà fort d'avril. Elle a huit ans, dix ans, douze ans, et elle rêve. Sa vie, elle la dessine au-dedans d'elle, et ça lui donne des ailes. Comme elle sera intéressante, sa vie de maîtresse d'école, comme elle aura de la chance ! Elle ira danser à la Mairie le soir de la distribution des prix, elle aura de jolies toilettes, elle ira au chef-lieu tous les ans pour présenter ses « grands » au Certificat !


Elle rêve, et sa vie se déroule comme un ruban chez la mercière, une vie de satin ondoyante. Bien sûr, « on » la demandera, et elle se mariera, dans une belle robe blanche. Elle aura des enfants, des enfants jolis et polis, pas des galopins railleurs comme ceux des fermes du hameau, non, des enfants « de ville », c'est ça qu'elle aura. Et elle danse son rêve, sur son chemin d'écolière. Elle a l'âge des grandes espérances.


Seulement, il y a la vie. La vie, c'est pas comme dans les rêves. La vie vous envoie traire les vaches quand on voudrait lire encore un chapitre, la vie vous fait frotter le carreau, rincer les torchons....La vie, qu'est-ce que c'est agaçant !!


Elle a quatorze ans, et c'est la guerre. C'est aussi l'âge du Cours Supérieur, celui qui prépare au Brevet, et après le Brevet, on peut entrer à l'Ecole Normale. Elle rêve encore...Mais quatorze ans, c'est aussi la fin de l'obligation scolaire. Il va falloir qu'elle « gagne », a dit le père. C'est la guerre, et ses sœurs ont des petits qu'il va falloir nourrir....Ses sœurs aussi, au même âge, ont dû « gagner », alors, il va falloir fermer ses livres. Elle a le cœur bien gros...mais il n'y a rien à dire, quand le père a parlé. Même la Maîtresse, même le Maire, n'ont pas pu le convaincre !


Elle regarde son rêve qui s'éloigne sans elle sur le chemin de soleil où elle dansait naguère. On ne l'appellera pas « Madame ». Elle ne sera qu'un prénom : « Marie, avez-vous fait les vitres ? », « Marie, as-tu « donné » aux poules ? ». Son avenir lui fait peur, il n'y a pas d'issue. Elle frottera, ce sera son destin. Son rêve s'étiole aux jours de grande lessive, son rêve se meurt au quotidien. Elle ne danse plus que du balai et du torchon.


Les années passent, et son rêve n'est plus que le soupir qu'elle pousse quand elle repense à son enfance. Ses enfants se moquent d'elles, eux qui ont pu apprendre. Elle est restée godiche, comme la gamine qui rêvait tellement à sa gloire qu'elle n'a pas pensé à se garder de la vie qui la guettait au passage....la sale vie, si différente de celle qu'elle aurait dû avoir, de sa « vraie » vie....


Elle rêve dans les romans de trois sous, elle rêve la vie des autres : elle ne peut plus rêver la sienne. Pourtant, quelque part au fond d'elle est encore une enfant qui dansa jadis, sur un chemin blanc de craie écrasé de soleil, la joie de croire que la vie était pleine de promesses, une Aventure à vivre.


Qu'elle est lointaine, cette enfant ! Il semble qu'elle vienne d'un ancien Monde, d'un Temps si passé, qu'il n'est que de la légende....Et elle sourit parfois, pour elle seule, avec tendresse, à cette petite fille naïve qui espérait, et qui avait la Foi. Ah, si on lui avait permis.....


Mais on ne lui a pas permis, et elle non plus, elle ne s'est pas permis. On n'affronte pas la parole du Père. Alors, comme on ne sait plus rêver, on devient Femme de Devoir, plus ou moins résignée, et on jalouse celles qui se donnent licence de suivre leur chemin : dévergondées ! Mais, en secret, parfois, elle se dit qu'elle a été bien bête, bien peureuse, qu'elle aurait dû....faire quelque chose, tandis qu'il était temps ! Après tout, elle aurait pu la réussir, sa vie !


Seulement, jamais elle n'a osé, puis un jour il était trop tard. Et sous la défroque de la Femme de Devoir, danse, toute petite et oubliée, une écolière en tablier à carreaux qui a eu, un jour, des rêves.


Qu'elle danse, cette petite fille-là, qu'elle danse encore longtemps dans le soleil du printemps !! Elle ne sait pas qu'elle est la seule consolation, et sans doute la seule vérité, d'une très vieille dame rabotée par la vie, et qui n'a jamais su trouver la serrure de sa cage.

Anne des Ocreries - 7 mars 2013.

3 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Ah la vache ! je suis scotchée, là....merci ! Oh, oui, merci ! je suis émue. Très.

Laure K. a dit…

c'est tellement tout ça... plaisir que de te lire enfin, encore.
;-)

helenablue a dit…

Magnifique!