19/11/2023

Johannes B.




"Ce qu'on nomme une invention, une idée musicale, c'est d'abord une inspiration dont je ne suis pas responsable. Je n'en n'ai aucun mérite. C'est un cadeau, un don qu'il me faut presque mépriser tant que je ne me le suis pas approprié par mon travail."

Johannes Brahms







Ardeur maniaque pour travailler la phrase, rigueur jalouse en matière de style, le tout pour parvenir a un ton neuf, comment ne pas penser ici à Flaubert, presque contemporain de Brahms (...)

Pour un Schubert, un Schumann, un Brahms, la musique est langage des profondeurs, elle traduit le flux obscur de l'indicible. En ceci elle ressemble fortement à la poésie . Il n'est pas étonnant que ces musiciens aient été si intéressés et troublés par le poème, que les mots mêmes, comme le dit Brahms à propos des poésies et des ritournelles, leur suggèrent des notes, et qu'ils soient tous de grands lecteurs, de grands collectionneurs de mots. Car la musique est aussi là pour sauver de l'effort douloureux de trouver les mots. Schumann aura d'ailleurs longtemps hésité entre littérature et musique.


"Quand je lis un poème, je le lis lentement et distinctement, à haute voix, en général la mélodie me vient." 




Autre traduction plus bas

 

Toute la tristesse de Brahms passe dans cette Rhapsodie. Clara note dans son journal, en septembre 1869, que ce morceau est l'expression même du malheur. "Si seulement Johannes pouvait exprimer autant d'ardeur avec les mots !"
La Rhapsodie pour alto opus 53 est composée pour le mariage de la fille de
Robert et Clara Schumman, à partir d'un poème de Goethe, Le Voyage dans le Harz en hiver.


extraits de BRAHMS- 
Marie-Louise Audiberti
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Cette œuvre vocale et orchestrale de Brahms, parmi les plus belles et les plus émouvantes qu’il ait écrites, est le résultat d’une double rencontre. Elle est d’abord et avant tout le fruit d’une immense déception amoureuse que Brahms ne confia jamais de son vivant. Alors que le compositeur, âgé de 33 ans, n’a cessé d’être amoureux platoniquement de la grande pianiste Clara Schumann, il s’est entiché pendant une période très courte (et par une sorte de « transfert » bien connu des psychanalystes) d’une des filles de Clara, Julie. 
Cette histoire d’amour, restée au niveau du fantasme et jamais exprimée (ni à Clara, ni à la charmante Julie elle-même), aboutira à un terrible chagrin lorsque la jeune fille annoncera son mariage avec le comte Radicati. C’est de cette violente et fugitive déception amoureuse que naît la Rhapsodie, sorte de douloureuse méditation sur la souffrance et le moyen de transcender cette souffrance. Pour cela, Brahms utilise trois strophes d’un poème de Goethe, Harzreise im Winter (Voyage dans le Harz en hiver), exprimant un épisode triste de sa vie : en 1777, le poète avait traversé les montagnes pour aller rencontrer un jeune homme bouleversé par la lecture de Werther, et dont il ne put empêcher le suicide. 
Mais cette œuvre est aussi le fruit d’une seconde rencontre, celle avec la grande cantatrice et compositrice française Pauline Viardot, sœur de la Malibran, dont Brahms avait fait la connaissance grâce à Clara Schumann. De 1863 à 1870, Pauline s’était installée à Baden-Baden, en Forêt noire, avec toute sa famille. C’est aussi là que Brahms passait ses étés à composer sereinement dans la maison qu’il louait non loin de celle des Viardot. Il apprécia le talent, l’immense culture et le rayonnement européen de la cantatrice française, égérie de Tourguéniev comme de Chopin ou de George Sand, et il vit aussitôt en elle la créatrice idéale de cette Rhapsodie, ce « chant nuptial pour la comtesse Schumann », comme il aimait à le surnommer avec une pointe d’ironie. 

L’œuvre se divise en trois parties correspondant aux trois strophes (strophes 5, 6, 7) retenues dans le
poème de Gœthe. La première s’ouvre par un long prélude orchestral traduisant le vide absolu, le néant dans lequel est plongé l’être humain : trémolos des violons en sourdine, incertitude tonale, grondement des bassons et des cordes graves… De ce chaos harmonique, s’élève la voix du contralto solo (tessiture dans laquelle Pauline Viardot était la plus émouvante) :

Mais qui est cet homme à l’écart ? Par de brèves interventions dramatiques, sombres et entrecoupées,
la voix semble s’engouffrer, fragile, dans un univers sonore qui la dépasse, à la manière du jeune homme errant, englouti par la nature qui l’environne. 

Aber abseits, wer ist’s ?
Mais là-bas, qui est-ce ?
Son chemin se perd dans les broussailles,
derrière lui
les buissons se referment,
l’herbe se dresse à nouveau,
le désert l’engloutit


La deuxième strophe (Qui saura guérir les souffrances ?) montre déjà une sorte d’apaisement
malgré la douleur profonde contenue dans la sublime mélodie du contralto. Certains mots révélateurs, tels poison ou haine des hommes, sont soulignés par l’orchestre, avant qu’une touche d’espoir ne vienne saluer l’expression plénitude de l’amour.

Ach wer heilet die Schmerzen
Ah qui guérira les souffrances de celui pour
lequel le baume devient un poison ?
De celui qui, de la plénitude de son amour,
voit naître la haine des hommes !
D’abord méprisé, aujourd’hui détracteur,
il gaspille secrètement
sa propre valeur
dans une inestimable recherche de soi.


Arrive enfin le moment de grâce de cette partition, cette troisième strophe qui n’est autre qu’une prière adressée au « Père d’amour » (S’il est sur ton psaltérion…). C’est là qu’entre pour la première fois le chœur d’hommes. Ce choix de Brahms peut s’expliquer par des raisons purement esthétiques (des voix d’hommes seuls peuvent mieux renforcer la couleur sombre de l’ensemble de l’œuvre) mais aussi par des raisons plus psychologiques (le chœur d’hommes traduit un « monde sans femmes », comparable à ce qu’est la réalité du compositeur au moment de son chagrin amoureux). La voix de la soliste ne va plus cesser désormais d’être soutenue, accompagnée, embellie, par ce chœur masculin, traité à la manière d’un hymne quasi religieux. L’œuvre change alors de couleur : les fractures, les aspérités, les souffrances des deux premières strophes semblent s’effacer peu à peu au profit d’une sérénité retrouvée, d’une plénitude orchestrale et vocale, enfin possibles grâce à la ferveur de cette émouvante prière.

Ist auf deinem Psalter…
Père de l’amour,
si ton psaltérion renferme un chant
auquel son oreille se montre attentive,
alors rafraîchit son cœur !
Révèle à son regard voilé
les milles sources
voisines de l’homme assoiffé
dans le désert !


Comme Brahms l’avait souhaité, c’est Pauline Viardot qui créa la Rhapsodie, en 1870 à Iéna, Ernst Naumann dirigeant l’Akademischer Gesangverein. Sans vraiment comprendre le drame intérieur qu’avait vécu le compositeur, Clara Schumann n’en fut pas moins émue, comme l’atteste son Journal intime :
« Il y a quelques jours, Johannes m’a montré une œuvre merveilleuse pour alto, chœur d’hommes
et orchestre. Il l’a appelé SON chant nuptial. Il y a longtemps que je n’avais ressenti une impression
aussi vive ; j’ai été secouée par la peine profonde exprimée par ses paroles et sa musique ».

08/08/2023

Simon Hantaï

Une expo sans avis autre que l'idée de voir des toiles à l'origine pliées enduites de peinture et dépliées. Suite à la note de Blue, une première esquisse sur la production artistique de Simon Hantaï.

Puis, pas seulement.
L'amie poète Astrid, qui veille au grain ( merci !) et contribue à mon renouvellement d' hygiène mentale, m'avait envoyé le livre  Vers l'empreinte immaculée, que j'avais embarqué dans le sud. Avant de voir l'exposition de mes yeux, et d'y retrouver la vue. 

Sex-Prime- Simon Hantaï- Periode Gestuelle

J'ai d'abord été happée par les premières salles dédiées aux peintures surréalistes de 1950. Gloups. Trop de viscères pour moi. Période nécéssairement vitale.

Femelle-Miroirs II - Simon Hantaï - Periode Surréaliste

Puis j'ai commencé à apprecier la période gestuelle proche des toiles de Pollock, ou l' émergence de gestes-signes ou encore totalement épurées.


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En balayant mon regard plus loin que la salle où j'étais physiquement, je devinais l'étendue de la recherche et de l'évolution du langage pictural de Simon Hantaï, comme on découvre un nouveau continent. Imaginez comment j'ai commencé à courir dans tous les sens dans ma tête:
"A l'abordage"! 


Gala Placidia- Ma favorite de cette période

Revenir en arrière. Tout reprendre à zéro. Comprendre méticuleusement le parcours.
Relire les encarts, prendre notes et photos.


La toile monumentale Gala Placidia, une de mes préférées, est exposée à côté d'une autre de même tailles, Ecriture rose.
Simon Hantaï travaillait l'une le matin et l'autre l' après-midi. Sur la première il transcrivait tous les matins des textes de la Bible, philosophiques, esthétiques ou poétiques, puis il y répartissait des signes correspondants aux religions qui avaient marqués son enfance. Sur la deuxième, l'artiste travaillait par petites touches à l'aide d'un cercle de métal détaché d'un réveil.

Gala Placidia fait référence au mausolée de Ravenne, en italie que le peintre avait visité en 1948.

Il faut voir et ressentir ce dégagement lumineux, je resterais des heures devant ce tableau... juste à contempler cette lumière ombragée, cet ombrage éclairé.
L''autre moins parce que le rose me rebute d'entrée et qu' il y avait tant à voir encore que je n'ai pas insisté.  A tord, sans doute.


La salle suivante était comme un grand saut d'uen rive à une autre.
La matière, le plié, plissé, peint, découvert.
Sans y connaitre grand chose à la peinture, on comprend l'évolution picturale de façon frappante.

 La période des "Mariales" dès 1960, un style, une appropriation unique, une révélation !



La toile est pliée ou froissée, et les parties restées accessibles sont peintes.
C'est bien plus complexe que cette phrase veut bien le dire, evidemment.

Etant moi-même dans la découverte totale, enthousiaste, curieuse de tous ces plis, replis et "étoilements" je me suis surprise à passer à regarder autant mes congénères que les toiles. Pour voir.
Quelles étaient leurs réactions. Fascinant aussi.
Leurs attitudes m'a redonné le sourire de l' humanité.
Que serions-nous sans l' art !

Série suivante "Maman, Maman !, "Saucisses", "Panses"


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 - Méthode du noeud -
Méthode: "Sac fortement aplati et brutalement recouvert de peinture" - Simon Hantaï


Il y avait cet homme qui déambulait le regard flou, comme sorti de sa chambre psychiatrique, les solitaires attentifs, les duos d'amies, les touristes-saucisses colorés. Spectacle de vivants dans un espace tissé de couleurs, de formes extraordinairement organiques ou complexes dûes au pliage incident jusqu' à sa maitrise.


Un feu d'artifices.

Etudes et Blancs

Etudes
Etudes et Blancs - 1969-1973

J'ai adoré cette salle, fascinant pour le regard. Les toiles exercent une force visuelle de par l' emploi de couleurs vives et cette distribution dans l'espace.
Il faudrait vivre avec chacune d'entre elle un moment. C'est frustrant les musées...

A partir de 1973 et jusqu 'en 1982 où il mettra fin a l'exposition de ses toiles, Simon Hantaï invente l' "étoilement" entre la matière de la toile visible qu 'il peint, et les interstices noués qui révèleront au dépliage l'éclat des blancs. Peintre du visible à l'invisible. Il est "au delà" de la peinture me dira Astrid. Je crois qu' elle en a lu assez long sur le sujet pour y voir à travers.

Les "Tabulas" ne sont plus qu' ordre et volupté.




Photos: Laure Kalangel

A partir de 1982, Simon Hantaï se retire volontairement du monde de l'art, juste après sa participation à la Biennale de Venise.

Les dernières oeuvres exposées en 1994, "Laissées", sont taillées dans d'anciennes toiles "tabulas", ou des toiles oubliées, puis exhumées de terre.



L' étoilement ne s 'ouvre à nos regards que parce que le peintre accepte, à un moment, de désenlacer l'embrassement tactile du pliage. "Votre étoilement ?", m 'écrit Hantaï. "Dégager un noeud invisible jusqu'ici."

L' étoilement - Conversation avec Hantaï
Georges Didi- Huberman


Bref, à voir de vos yeux parce que c'est grand.

Fabienne Verdier, une peinture tout en vibrations.

Rencontre avec Fabienne Verdier, à l'occasion de la publication de ses carnets de recherche "Echos" de 2017 à 2022.     J...