C'est un moment où on quitte le repas familial pour prendre sa bouffée d'air; sortir du gargantuesque, de la surface polie, s'asseoir de nouveau sur les marches du perron, celles de nos 2 ans, 10 ans, 18 ans, 23, 36... des années de siège. La clope elle sert à ça, à s'extraire du temps. Comme l'appareil photo en oeillère, comme le carnet noir griffonné, l'instant clope projette un instant, l'écran d'un fumigène mélancolique.
Un retrait de quelques secondes qui deviennent des secondes de permanences. Je pense à la permanence rétinienne plus exactement, celle qui donne la sensation d'une translation, d'un mouvement. Une recomposition du temps par l'espace et les sens.
L'arbre qui accueillait jadis la balançoire, le portail ferroné en arabesque par mon père, les talus, le lilas, le chant des oiseaux mêmes. Rien ne semble bouger autour de soi à la même vitesse que son propre avancement intérieur. Le degré de conscience des choses, de soi, du monde, change beaucoup plus vite que les paysages de notre enfance. Le temps d'une cigarette c'est un arrêt sur image ou un vortex spatio-temporel aiguisé. J'aime prendre ce temps-là, quand tout autour personne ne prête guère d'attention à la chaleur d'un rayon de soleil. Une seule personne ressent cela, it's my daughter. Alors je sais que pour moi presque tout est transmis dans ce ravissement. Dans cet instant de petit bonheur partagé, j'aimerai simplement pouvoir regarder tomber la cendre de ma dernière cigarette, puisque je n'ai plus besoin d'excuses pour jouir de la vie comme elle est.