24/03/2013

Tout entier visage

                                    "pas tout entier visage
non
tout entier tous les visages
je n'arrête pas de changer
comme un instant met au monde
son autre instant
et j'ai du mal
à vivre tant d'infini..."



Mille et une coutures



L'autre est aussi l’instrument indispensable dans la quête de soi, dans le chemin périlleux où le « qui suis-je ? » nous entraîne. 
Certains auteurs s’y sont perdus, comme le témoigne la folie géniale de Nerval qui, en bas de son portrait photographique avait écrit de sa propre main « Je suis l’autre ». 
Ils lui font écho le « Je est un autre » de Rimbaud et, plus tard, « Un, personne et cent mille » de Pirandello, tous les deux affirmant que l’identité de chacun est continuellement en devenir, elle meurt et renaît à chaque instant pour devenir un Autre. 
La distance entre le soi et les autres est fragile et arbitraire : « Je fus obsédé par l’idée désespérée d’aller à la poursuite de cet étranger qui était en moi et qui me fuyait ; que je ne pouvais immobiliser devant une glace, parce qu’aussitôt il devenait le Moi qui m’était familier ; de cet être qui vivait pour les autres et qui me demeurait inconnu, qu’eux voyaient vivre, moi pas. J’aspirais, moi aussi, à le voir et à le connaître tel qu’il leur apparaissait. »


Beatrice Rossetto - Edito 8

Persistence of memory





Composer

23/03/2013

Le goût du vivre


Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant. Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément. Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même. Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ? 

Les Fenêtres - Charles baudelaire.

20/03/2013

Lettre à Camille




                          Ma très chère Camille,

Voilà deux ans que je n'avais plus de vos nouvelles. J'ai croisé votre frère Paul par hasard, qui revenait de la maison où on vous a transféré dans le Vaucluse.

Lorsque j'ai appris votre internement il y a deux ans, j' étais folle d'inquiétude et de colère. Impossible de rentrer en contact avec votre famille, ni de savoir où vous étiez. De quel droit peut-on voler la vie de quelqu'un aussi violemment ? Faut-il que votre oeuvre ait à ce point éclaboussé le vernis bien-pensant pour qu'on vous enferme ? Je rage de n'avoir rien pû y faire, Camille.

Votre frère m'a dit vous avoir trouvé tout à fait sans retenue à son égard, toujours ressassant les mêmes délires de persécution quant au pillage de vos oeuvres. J'ai trouvé ses propos très durs. Alors même qu'il semble illuminé lui-même par la béatitude divine, il vous reprocherait à vous votre passion ? Diantre, votre folie amoureuse était si ordinaire comparée à celle de la Passion ! la jalousie et le déni sont-ils uniquement frères et soeurs de la folie ? Son discours est noble et moralisateur, il croit savoir ce que vous endurez, martèle qu'il est votre devoir d'expier les fautes, comme le christ sur sa croix... il semble se plaire en vous voyant, y trouver le miroir de ses propres démons. Je crains même qu'il y trouve une certaine beauté d'âme. Il y a là quelques méprises je crois, quant à ce que l'on nomme l'aliénation.

Ma pauvre Camille, que vous devez vous sentir bien seule dans ce pavillon de folles !

Les prêtres que je croisent ici et là sont souvent habités d'un regard bien étranges, j'ai beaucoup de peine à croire que ce sont ces mêmes regards illuminés ou vidés de raison qui accompagnent vos journées. Les sœurs sont-elles au moins bienveillantes ou paraissent-elles comme des papillons noirs trainant leurs bonté dans chaque recoin sombre? Avez-vous seulement d'autres livres que la bible à vous mettre sous la dent ? Avez-vous de la matière à portée de main pour y exprimer vos sentiments ?

Paul semble affirmer que la pension qu'il verse au directeur de l'établissement est plus que convenable pour vos besoins, il m'a dit que vous l'en aviez finalement remercié. Je me laisse à penser que ce qui devrait vous revenir de cet héritage doit vous paraître bien piètre pour cette vie de recluse. Il m'a confirmé que l'on vous interdit également tout échange épistolaire. Quel genre d'autres supplices vous faut-il endurer, ma chère amie ?

La famille Claudel est persuadée plus que jamais de vous aider au mieux en vous mettant à l'abri du monde en guerre et à l'abri de vous- même, je ne comprends pas de quelle sorte de vie on veut vous protéger si ce n'est de la leur, en premier. Tout cela me parait d'une injustice effroyable et j'espère que vos parents sauront entendre vos appels, eux qui sont restés dans un mutisme assourdissant.
Comment peut-on se raccrocher aux palpitations du sensible quand on vous à piller, puis écarter de toute vie digne ?

La reconnaissance publique a eut pour vous cette double face, grimée de solitude et d'abandon encore plus vive. J'ai mal pour vous et ma désolation est que je n'y puis presque rien.


La beauté de ce monde n'est plus tout à fait la nôtre depuis que les canons grondent et que les bottes défigurent les pavés. A vous qui avez su pétrir et sculpter la terre pour en extraire toute sa beauté et la douleur de sa chair, continuez de créer Camille, je vous en prie, malgré tout. Même si tout vous paraît vain. Chaque jour passant, je pense à vous, mais j'ai des petites mains et une famille à nourrir. Je continue sans cesse moi même de créer mais c'est le destin qui est plus grand; nous avons le devoir de sans cesse nous renouveler sinon nous sommes tout à fait perdu.

Le mistral doit souffler fort là où vous êtes, c'est un vent fou, j'espère toutefois qu'on vous laisse y goûter, de temps à autre, au sommet de la garrigue, dans les senteurs provençales de ce début de printemps.

Je ne sais par quelle miracle cette lettre arrivera jusqu'à vous, mais de ne pas l'écrire aurait été un renoncement à la vie même.


Bien à vous,
Lorka
  




Opus

18/03/2013

Oui



"Ces doigts arachnéens, dans le dernier film, qui se métamorphosent en fantômes promenant les distensions/ distorsions d’une peau offerte au ciel du roucoulement de la voix dansante d’Hélènablue ; le scalpel est mis en veilleuse mais, toujours là ! Pour une dissection, apparemment tout en douceur !"

Mokhtar El Amraoui

Lightcone


Pour L. j'ai accroché la lune dans du béton armé...


Ce matin, la librairie fermée rayonnait toute solitaire suspendue
 par un tissage d'orange qui ressemblait à s'y mépendre à la toile blanche de ma nuit passée. 


Arc-en-ciel





Vivance aux Ocreries

Pendant ce temps, au pays des Ocreries... quelques flammes en dégustant les fameuses crêpes de Thierry, et découvrant aussi sur la platine les chansons de Gilles Vigneault, beaucoup de parcelles québécoises ici...




et puis les biberons réclamés à corps et à cris par les neufs chevreaux.


Bricolage de bateaux sur l'eau...



La préparation des ânes et chevaux...





 Pour des ballades uniques et merveilleuses,
 à un rythme qui laisse à notre regard 
le temps d'accrocher les lumière changeants des cieux.




 Ici le temps fût comme un autre, aussi...
No pasaran un dia sans que l'on pense à eux.


Merci Anne, merci Thierry


17/03/2013

Mantra Blue



Que font les mots quand tu dors?"

- JP Maulpoix - Une histoire de bleu -





Auteur de l'image inconnu, mais qu'il en soit remercié.

14/03/2013

S'exposer

Il ne suffit pas d'être là pour être là,
Il ne suffit pas d'être à l'aube pour être au seuil,
Il ne suffit à personne d'exister pour être à soi, entièrement vivant, et pourtant...
Je sais et je sens que ce qui sépare, se lie à l'heure, et la magie de l'instant, tout simplement, l'osmose d'une présence dans son incroyable réflexion, au delà de tout mots et de toutes phrases, indépendamment semble-t-il de sa propre volonté, l'état du lien indéfectiblement lié ... comment vous le  dire... Qu'une seule personne soit dans la cristallisation d'une multitude de pensées, d'imageries qui représentent à elles seules un demi-siècle de la vôtre, et là se poser en face et devoir supposer qu'on puisse en faire une oeuvre.
Si tant est qu'on soit capable de faire preuve d'assez de lucidité pour oeuvrer. D' insouciance.
La difficulté est d'être non pas à sa hauteur, mais à la hauteur de tout ce qu'on avait pû imaginer jusque là.


...



08/03/2013

Sur une Phrase


Librairie Les racines du vent

Sur une phrase, je décroche mon manteau de la paterre, et laisse en plan mes bouquins, mes élèves, ma vie, ma misère, et prend le train vers Lisbonne, Belfort, Côme. 
Sur une phrase, je pose le pied à terre, souffle dans l'air, le nuage dans mes mains, le soleil des paumes. Sur une phrase je trace un chemin de fer et j'en fait des kilomètres dans mes entrailles.
Sur une phrase, j' agrippe les racines de l'arbre mort pour me jucher jusqu'à eux jusqu'à vous, pour m'accueillir moi-même à la table, pour supporter les diners, me retenir de ne pas crucifier les faux vers, pour parcourir langoureusement la desserte devant les yeux exhorbités de surdité.
Sur une seule putain de phrase, un igloo, un empire, un destin à démanteler, à refaire.
Pour une putain de bonne phrase qui court les rues, les sanglent ou les serpentent, à l'image de l'amour projetant à terre sa destinée, je donne sang et eaux et corps et cris.
J'en ai aimé des phrases. Des premières. Elles sont toutes importantes, mais la première, celle qui décide de tout, celle-là il ne faut pas la lâcher, il faut se l'apprivoiser en-dedans, se la mâcher entière et la marcher, la marcher longtemps, comme on marche dans un texte à trous, retomber dix fois, vingt fois, la ruminer et la faire écho dans son antre et dans son foie, se la tapisser de soi, en bitumer les alvéoles et l'asphalte.
Et quand bien même je n'aurai plus rien à me mettre sous la dent,  sur ma langue réside l'abrupt désir de sa pensée.





Anne la Merveille



Elle danse dans le soleil sur le chemin, un petit panier à son bras. Dedans, une pomme, du pain, du fromage, dansent à son rythme. Elle va à l'école, pour apprendre. Elle aime ça, apprendre, et plus tard elle aussi, elle sera maîtresse d'école. Alors, on lui dira « Madame », et on l'estimera, parce qu'elle sera instruite.

Elle rêve, sur le chemin de calcaire blanc éblouissant et sec du soleil déjà fort d'avril. Elle a huit ans, dix ans, douze ans, et elle rêve. Sa vie, elle la dessine au-dedans d'elle, et ça lui donne des ailes. Comme elle sera intéressante, sa vie de maîtresse d'école, comme elle aura de la chance ! Elle ira danser à la Mairie le soir de la distribution des prix, elle aura de jolies toilettes, elle ira au chef-lieu tous les ans pour présenter ses « grands » au Certificat !


Elle rêve, et sa vie se déroule comme un ruban chez la mercière, une vie de satin ondoyante. Bien sûr, « on » la demandera, et elle se mariera, dans une belle robe blanche. Elle aura des enfants, des enfants jolis et polis, pas des galopins railleurs comme ceux des fermes du hameau, non, des enfants « de ville », c'est ça qu'elle aura. Et elle danse son rêve, sur son chemin d'écolière. Elle a l'âge des grandes espérances.


Seulement, il y a la vie. La vie, c'est pas comme dans les rêves. La vie vous envoie traire les vaches quand on voudrait lire encore un chapitre, la vie vous fait frotter le carreau, rincer les torchons....La vie, qu'est-ce que c'est agaçant !!


Elle a quatorze ans, et c'est la guerre. C'est aussi l'âge du Cours Supérieur, celui qui prépare au Brevet, et après le Brevet, on peut entrer à l'Ecole Normale. Elle rêve encore...Mais quatorze ans, c'est aussi la fin de l'obligation scolaire. Il va falloir qu'elle « gagne », a dit le père. C'est la guerre, et ses sœurs ont des petits qu'il va falloir nourrir....Ses sœurs aussi, au même âge, ont dû « gagner », alors, il va falloir fermer ses livres. Elle a le cœur bien gros...mais il n'y a rien à dire, quand le père a parlé. Même la Maîtresse, même le Maire, n'ont pas pu le convaincre !


Elle regarde son rêve qui s'éloigne sans elle sur le chemin de soleil où elle dansait naguère. On ne l'appellera pas « Madame ». Elle ne sera qu'un prénom : « Marie, avez-vous fait les vitres ? », « Marie, as-tu « donné » aux poules ? ». Son avenir lui fait peur, il n'y a pas d'issue. Elle frottera, ce sera son destin. Son rêve s'étiole aux jours de grande lessive, son rêve se meurt au quotidien. Elle ne danse plus que du balai et du torchon.


Les années passent, et son rêve n'est plus que le soupir qu'elle pousse quand elle repense à son enfance. Ses enfants se moquent d'elles, eux qui ont pu apprendre. Elle est restée godiche, comme la gamine qui rêvait tellement à sa gloire qu'elle n'a pas pensé à se garder de la vie qui la guettait au passage....la sale vie, si différente de celle qu'elle aurait dû avoir, de sa « vraie » vie....


Elle rêve dans les romans de trois sous, elle rêve la vie des autres : elle ne peut plus rêver la sienne. Pourtant, quelque part au fond d'elle est encore une enfant qui dansa jadis, sur un chemin blanc de craie écrasé de soleil, la joie de croire que la vie était pleine de promesses, une Aventure à vivre.


Qu'elle est lointaine, cette enfant ! Il semble qu'elle vienne d'un ancien Monde, d'un Temps si passé, qu'il n'est que de la légende....Et elle sourit parfois, pour elle seule, avec tendresse, à cette petite fille naïve qui espérait, et qui avait la Foi. Ah, si on lui avait permis.....


Mais on ne lui a pas permis, et elle non plus, elle ne s'est pas permis. On n'affronte pas la parole du Père. Alors, comme on ne sait plus rêver, on devient Femme de Devoir, plus ou moins résignée, et on jalouse celles qui se donnent licence de suivre leur chemin : dévergondées ! Mais, en secret, parfois, elle se dit qu'elle a été bien bête, bien peureuse, qu'elle aurait dû....faire quelque chose, tandis qu'il était temps ! Après tout, elle aurait pu la réussir, sa vie !


Seulement, jamais elle n'a osé, puis un jour il était trop tard. Et sous la défroque de la Femme de Devoir, danse, toute petite et oubliée, une écolière en tablier à carreaux qui a eu, un jour, des rêves.


Qu'elle danse, cette petite fille-là, qu'elle danse encore longtemps dans le soleil du printemps !! Elle ne sait pas qu'elle est la seule consolation, et sans doute la seule vérité, d'une très vieille dame rabotée par la vie, et qui n'a jamais su trouver la serrure de sa cage.

Anne des Ocreries - 7 mars 2013.

03/03/2013

Eaunanisme



Les douches chaudes, j'adore, mais les bains brûlants, quel bonheur.
On y pénètre doucement presque douloureusement, mais j'accepte ce sévice avec grâce tant je connais la sensation qui s'y prolonge dedans.
La chaleur de l'eau engourdit l'épiderme, le bas ventre est encore plus sauvagement absorbé tant la brûlure est vive. Un craquement de peau. Figée un instant, je prends contact avec chacune de mes cellules touchées par le chaud, j'attends que mon corps s'habitue, le moindre mouvement est sensationnellement multiplié par cent. Quelques larmes d'eau fraîche. Enfin conquise, je glisse toute entière dans la bulle d'eau azur. Un ravissement corporel bercé par la voix de La Callas, quelques bougies en guise de lumière et un verre de vin rouge pour suivre le mouvement. Un vrai plaisir de mortelle contre le froidure de l'hiver.




02/03/2013

Fabienne Verdier, une peinture tout en vibrations.

Rencontre avec Fabienne Verdier, à l'occasion de la publication de ses carnets de recherche "Echos" de 2017 à 2022.     J...